« La dynamique interne des réseaux migratoires dans les pays en développement », Guilmoto & Sandron, 2000.

    Les migrations dans le contexte d’un pays sous-modernisé, d’une région rurale vers une région urbaine, sont un phénomène complexe, s’imbriquant souvent à l’intérieur d’un cadre local bien spécifique. C’est la relation entre ce cadre culturel et les processus migratoires que les auteurs de cet article tentent de définir et d’en dégager des théories, des modèles migratoires. La prise de décision des migrants serait, en fait, liée à plusieurs contraintes et facteurs culturels propre à sa localité d’origine, en rapport avec sa destination. Afin d’expliquer leur raisonnement, ils ont divisé leur propos en huit propositions, toutes chargées d’explications et d’exemples très pertinents. Ce résumé conserve la même structure afin d’en faciliter la cohérence et la compréhension.

« […] La prévention des risques, plutôt que la maximisation de leur revenu, est le principe central qui guide la stratégie des acteurs [du processus migratoire].»

Les auteurs émettent l’hypothèse que dans un contexte rural peu modernisé, les sociétés sont plus affectées par les désordres climatiques, économiques et politiques, ce qui nécessite une plus grande gestion du risque. Ce besoin de prévention des risques surpasserait le besoin de la maximisation des profits, qui est à la base des théories économiques néoclassiques. Donc, plutôt que de se concentrer dans un domaine et de profiter des économies d’échelle, la solution serait en fait de diversifier les sources de profit au sein de la communauté familiale, dont les membres se soutiennent grandement. Dans cette optique, la migration est en fait un outil de gestion du risque, de par une plus grande diversification des sources de revenus, pouvant même offrir un cadre politique différent.

« La migration professionnelle dans les pays en développement est une transaction intertemporelle complexe […].»

En réaction aux théories classique de la base de la migration qui, macrocosmes, stipulent que la migration est un simple rééquilibre des différences d’infrastructure et que le migrant choisit la localisation optimale pour ses besoin, l’accent est mit ici sur toutes les options intermédiaires qui s’offrent au migrant. Tout en acceptant que la migration est en réaction aux déséquilibres spatiaux, les auteurs appuient sur le fait que la réponse à ces déséquilibre est très lente, et qu’elle n’explique pas, de toutes façons, toutes les dynamiques migratoires, qui sont influencées par les dimensions collective et communautaire, souvent mises à l’écart étant donné leur complexité et leur application très limité géographiquement.

« Le Tiers-Monde se distingue par le type de transactions qui domine les échanges, plutôt que par la nature de l’appareil productif.»

Puisque dans les régions peu modernisées, le marché est moins organisé, les coûts de la migration augmenteraient par des coûts supplémentaires d’information, de transaction et de coordination. Le fort coût de la migration induirait donc à ce qu’elle ne soit pas la problématique du seul individu migrant, mais plutôt celle des membres de l’entourage, qui doivent d’abord supporter ces coûts, en attente de recevoir une partie du salaire escompté. La migration d’un membre devient alors un investissement communautaire, et non individuel. Parmi les freins à la migration sont exposés l’information, l’investissement, les difficultés pour trouver un emploi et le maintient des liens communautaires.

« L’institution vise à encadrer les transactions […] dans un environnement marqué par l’incertitude.»

La migration étant une technique de gestion du risque, elle est elle-même aussi très risquée. Afin de gérer ces risques, ces communautés adopteraient un ensemble de codes et de règles socio-économiques, soit l’institution, duquel découle une sorte de « contrat migratoire », qui constitue des contraintes aux choix individuels. Ceci a aussi pour fonction d’assurer la rentabilisation de l’investissement collectif de départ. Afin de s’assurer du maintient des liens communautaires malgré la distance, le « contrat » peut, par exemple, offrir le soutient à l’installation au départ et au retour, un mariage au village, la transmission de terres, etc. Le respect de ce contrat en vaut de la réputation du migrant.

« L’institution correspond à un ensemble de conventions, règles, normes, routines, systèmes de valeur, etc.»

Les règles formant l’institution sont propres à chaque communauté et sont forts sujet à adaptation, à changements. L’institution a un impact sur les décisions migratoires, tels que de réduire les possibilités de destination et de favoriser une intégration superficielle à la société d’accueil.

« La forme institutionnelle spécifique répond à la nature des échanges (fréquence, actifs échangés).»

Les règles de l’institution favorisent l’implantation et l’organisation d’un grand réseau communautaire hiérarchique, offrant du support à toutes les étapes de la migration, suppléant les lacunes par des intermédiaires spécialisés. Les actions du réseau sont motivées à la fois par les règles du marché ainsi que par celles de l’institution. Le réseau permet de faciliter le transport et le passage des frontières, de diminuer les coûts d’installation, du temps de la recherche d’emploi, d’augmenter la flexibilité du choix de la période de migration et d’assurer la réputation du migrant auprès de sa communauté.

« L’institution n’est pas nécessairement l’arrangement optimal.»

L’instauration d’un réseau dépend des premiers individus qui s’y sont aventurés et des opportunités dont ils ont su profiter. Une fois établie, les coûts de la migration diminuent et le flux vers cette destination peut augmenter considérablement, jusqu’à en saturer le réseau. Malgré cela, toujours plus de membres de la communauté optent pour cette destination, car les coûts liés à rester dans la communauté, ou liés à l’exploration d’une nouvelle destination et l’implantation d’un nouveau réseau est plus élevé. Il y a donc un « effet de cliquet » qui restreint la majorité des membres à emprunter la même voie que ses prédécesseurs. Une fois sur place, les conditions ne sont pas optimales à diminuer les déséquilibres spatiaux, ce qui réfère aux premières propositions liées aux choix intermédiaires.

« L’évolution institutionnelle est à la fois endogène et exogène.»

Les institutions doivent s’adapter aux changements cumulatifs causés par et pour la migration. Si les migrations diminueraient les différences entre les régions, elles augmenteraient toutefois les écarts au niveau local, entre les familles dont certains membres ont migrés et non. Aussi, les facteurs exogènes, tels que la stabilité économiques et politiques dans la ville d’accueil, influencent les règles émises par l’institution. Mais il ne faut pas sous-estimer l’impact des migrations sur les sociétés d’accueil, ce qui confond les caractères endogènes et exogènes des impacts migratoires. Cette propriété de changement et d’adaptation des institutions et des réseaux complexifie la théorisation et la modélisation des facteurs communautaires dans la prise de décision migratoire.

Aspects critiques

    Cet ensemble de propositions constitue l’ébauche d’une théorie expliquant beaucoup de migrations régionales. L’explication des phénomènes est si bien détaillée et schématisée que j’ai reconnu beaucoup de ces éléments au cours de la lecture des articles suivants. Cet article imbrique les éléments familiaux, sociaux et économiques dans un contexte culturel caractérisé par le type communautaire. Ce type de relations sociales est beaucoup plus présent dans la plupart des sociétés non –occidentales, et est même généralement répandu dans les régions rurales de l’ensemble des pays. Par contre, la compréhension de cette dimension ne semble que rarement aussi bien développée dans les articles de recherche portant sur les phénomènes migratoires.

    Laissant une ouverture d’application et de raisonnement, les auteurs démontrent et tendent à expliquer la complexité des phénomènes locaux et leur intégration dans les théories de la migration. D’ailleurs, un reproche quasi constant des modèles migratoires est sa trop grande généralisation des caractéristiques des migrants et de leur cheminement.

    La spécialité de ce texte est pourtant, inévitablement, limitée à un modèle comprenant un émigrant issu d’un milieu communautaire et peu modernisé, possiblement agricole, et une zone de destination plus modernisée et développée, soit une ville. Cette limitation, annoncée au début de l’article, a permit l’approfondissement du phénomène. J’y ai pourtant reconnu de nombreux aspects présents au sein de migrations entre pays industrialisés. Aussi, cet article peut s’appliquer autant à des migrations internes qu’externes, régionales ou internationales. Je crois que le terme clef où s’appliquent ces propositions est le cadre d’une culture communautaire, plutôt que précisément le « tiers-monde », tel que définit par l’auteur.

    Lorsque les auteurs décrivent les règles de base de l’institution, du contrat de migration, ils stipulent que vouloir reconstruire une microsociété dans le lieu d’accueil semblable à celle de leur lieu d’origine nuit à leur intégration. Or, cette reproduction réduit les coûts psychologiques de la migration, par un sentiment de sécurité, et part la continuité d’un système qui a fait ses preuves. Les coûts psychologiques sont parmi les plus forts des coûts de la migration.

    En outre, le système de réseau, de solidarité et surveillance familiale me rappelle le concept de « migrant-lié », dont la mobilité est réduite. D’ailleurs, tel que décrit, un mariage au village est parfois une obligation du « contrat de migration », permettant ainsi de réduire considérablement les risques de la rupture des liens.

Référence à cet article : GUÉRIN, Marie Neige, Résumé et critique de « La dynamique interne des réseaux migratoires dans les pays en développement » (Guilmoto & Sandron, 2000), dans le cadre du cours Immigration & Intégration DMO3420, présenté à M. Marc Termote. Cette version n’a pas été corrigée.